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Le Liban:
Espace de mémoires pour beaucoup de libanais, de réfugiés ou de soldats

Liban, Palestine: le droit à la Mémoire

Khiam, Cana, Jenine...

Mes petits enfants de Cana

La foudre passée
Dans la poussière étouffante
tout s'effondre

Plus de maman
Dans les gravats
ses voiles noirs ont disparu

Des cris des râles
A peine parfois le hoquet
d'une prière
brisée
net

Pour vous
plus de miracle
ni de fête de la terre

Si seulement votre martyre n'était vain
Grands sourires noirs
biffés

Mes petits enfants de Cana

Georges Meckler
LE SANG DES CEDRES( à paraître 2008)


Voir aussi nos pages-souvenir sur la Guerre du Liban
et celle sur l'Histoire de Beyrouth

Au miroir de l'Histoire, le Liban dans la tourmente
du XIXème au XXIème siècles
" Quel jouet que les hommes ! écrivait Guizot, ambassadeur de France à Londres à la princesse de Lieven le 11 septembre 1840, …Il y a là, au fond de je ne sais quelle vallée, au sommet de je ne sais quelle montagne du Liban, des maris, des femmes, des enfants, qui s'aiment et qui s'amusent, qui seront massacrés demain parce que Lord Palmerston, en roulant sur le Railway de Londres à Southampton se sera dit : " Il faut que la Syrie s'insurge, j'ai besoin de l'insurrection de la Syrie, si la Syrie ne s'insurge pas, I am a fool."
Au Mont-Liban en 1840, émirat autonome entouré des provinces de Syrie de l'Empire ottoman, c'est la fin du règne de l'Emir Béchir II Chéhab, l'allié de l'Egypte. L'Empire ottoman doit faire face à la campagne militaire en Syrie d'Ibrahim, fils de Mohammad Ali. Ce dernier, soutenu par la France tente ainsi de s'affranchir de l'autorité de la Sublime Porte. Dans sa rivalité avec la France et son appui à l'Empire ottoman, l'Angleterre contre cette politique. Beyrouth en 1840 fut bombardée par les Anglais et ce qu'on appelait alors la Montagne commençait à vivre une période de troubles et de violences qui allait durer jusqu'en 1860, année où les massacres druzo-chrétiens de Deir Al Kamar allait faire près de 10.000 morts. Ce fut l'intervention des puissances européennes, sous l'égide de la France de Napoléon III, en liaison avec la Sublime Porte qui mit fin à ces enchaînements violents par le règlement organique de 1861, instaurant le gouvernorat autonome du Mont-Liban, à l'origine du Liban contemporain.
Cette période de vingt ans allait mettre en évidence l'interpénétration de trois niveaux de réalité qui se mêlent et s'enchevêtrent jusqu'à aujourd'hui, rendant difficile la compréhension de la situation au Liban sans les lier entre eux : il s'agit des facteurs internes, régionaux et internationaux qui constituent la complexité de la question d'Orient au XIX è siècle tout comme celle des conflits du XX è siècle. Le premier niveau est le plus visible et le plus évident ; il sert souvent d'alibi aux autres niveaux. Le niveau régional est perceptible la plupart du temps, même s'il est difficile parfois d'en prouver la pertinence. Ce qui est caché mais fondamental, c'est le troisième niveau : le jeu international des grandes puissances et les moyens dont elles disposent pour installer leur domination.
Au XIX è siècle, les tensions entre druzes et chrétiens sur fond de crise sociale entre paysannerie et notabilités au Mont-Liban correspondent au terreau intérieur laissant prise aux conflits régionaux ; la tension et la guerre entre Mohammad Ali et l'Empire ottoman expriment une rivalité sur le plan régional par rapport à laquelle prennent position les deux grandes puissances anglaise et française ; la lutte pour l'hégémonie dans le Levant entre la France et la l'Angleterre correspond aux enjeux internationaux de ces deux pays à l'heure de la révolution industrielle et de la nécessité des débouchés économiques, intervenant en même temps que la constitution et la consolidation des empires coloniaux.. Commencée à cette époque, la rivalité franco-anglaise allait perdurer jusqu'au lendemain de la deuxième guerre mondiale.
Ces trois strates des conflits du Levant, c'est ce que j'appelle la loi des trois niveaux qui sont incontournables pour comprendre la complexité de ce qui s'est déroulé au Liban au XIX è siècle. Il faut donc les appréhender ensemble et les relier entre eux, sans quoi on tombe rapidement dans l'incompréhension et l'engagement partisan qui s'en nourrit.
Qu'en est-il au XX è siècle et aujourd'hui au début du XXI è siècle ? Les guerres au Liban, cette " guerre des autres " entre 1975 et 1990 pour reprendre l'expression de Ghassan Tuéni ont correspondu aux trois niveaux : sur le plan interne, les impasses du régime politico-économique issu de l'indépendance face aux nouveaux défis posés par la présence de la résistance palestinienne au Liban et par les inégalités politiques et économiques du sud chiite sont parmi les premières raisons de la guerre dite civile et qui l'a été essentiellement dans ses débuts. Il faut noter ici l'incapacité de la classe politique libanaise au pouvoir à soutenir la politique de développement du Liban sud du général/président Chéhab pour laquelle il avait fait appel à la mission Lebret d'Economie et humanisme. Il faut aussi rappeler les erreurs cumulées des mêmes dirigeants à l'égard de la résistance palestinienne, laissant s'installer au Liban un appareil politique et militaire créant un État dans l'État. Par la suite, la guerre aura tous les visages. Sur le plan régional, le Liban a servi de champ de bataille entre toutes les forces opposées dans la région, sur fond de crise du nationalisme arabe après l'effondrement de Nasser, qu'il s'agisse d'Israël et des Palestiniens, de l'Arabie Saoudite et de l'Egypte, de la Syrie et de l'Irak, etc… Sur le plan international, la dernière bataille de la guerre froide entre les Etats Unis et l'URSS, qui avaient pris le relais de l'hégémonie européenne depuis la guerre franco-anglo-israélienne de 1956, s'est jouée au Liban en 1982/1983 et elle s'est terminée en faveur des Américains. C'est aussi en 1983 que les chiites libanais ont commis un attentat terrible contre la force multinationale (Marines américains et soldats français), constituant l'acte fondateur du Hezbollah, dont les puissances occidentales n'ont pas mesuré, à l'époque, l'importance symbolique.
A propos de la frontière géostratégique et géopolitique entre les deux empires américain et russe, Arnold Toynbee, dans une conférence au Cénacle libanais en 1957 s'était alors interrogé : " A l'heure actuelle, les pays arabes sont devenus l'objet d'une lutte entre l'Amérique et la Russie, pour déterminer le tracé, au Levant, de la frontière entre ces deux empires mondiaux. Cette frontière doit-elle coïncider avec les limites, au Nord, de la Turquie et de l'Iran ? Ou doit-elle coïncider avec la frontière entre les Croisés et le Musulmans ? Evidemment, cette question est d'une importance capitale pour l'avenir du Liban. Si la frontière russo-américaine se stabilise aux limites septentrionales de l'Iran et de la Turquie, les perspectives pour le Liban sont assez favorables. En ce cas, tous les pays arabes seraient rassemblés sous l'égide américaine. Au contraire, si cette frontière s'établit sur la crête de l'Anti-Liban, la république libanaise risquera, à mon avis, de partager le sort de l'Etat d'Israël. Comme Israël, le Liban n'est pas viable s'il se trouve dans un état permanent d'hostilité envers ses voisins de l'Est. Déjà Toynbee en 1957 désignait les deux points sensibles sur le plan géostratégique : l'Afghanistan( aux limites de l'Iran) et le Liban qu'on retrouve en guerre au même moment d'hier à aujourd'hui ! Il passait ensuite au plan régional, en prédisant que si les relations syro-libanaises devenaient hostiles, le Liban serait étouffé. A l'époque la Syrie et l'Egypte étaient sous influence russe et pour Toynbee on ne pouvait écarter cette influence en 1957 qu'en trouvant une solution juste au problème palestinien et il ajoutait : " Tant que l'Amérique n'impose pas cette solution, les peuples arabes voisins immédiats d'Israël continueront de chercher l'appui de la Russie. Imposer une solution à la question palestinienne , c'est l'Amérique seule qui peut le faire, parce que c'est l'Amérique seule qui peut exercer la pression nécessaire sur les Israéliens . "
Le moins que l'on puisse dire c'est que depuis 1957, soit depuis près de cinquante ans, l'Amérique a échoué à régler cette question, quel que soit les gouvernements concernés ou les efforts de tel ou tel président américain. Cela est devenu particulièrement vrai depuis l'accession au pouvoir du président Bush et des néo-conservateurs américains qui mêlent la rationalité politique à la croyance religieuse des Christian born again. Ce pays qui disposait d'un capital de sympathie à l'ère de la domination européenne, a progressivement perdu son attrait auprès des Arabes. Il a largement mis à l'épreuve les régimes alliés arabes gagnés à sa cause soit par nécessité de protection militaire, soit par besoin de soutien financier, ceux-ci se coupant de leur peuple et constituant la base du développement des extrémismes. Si le XX è siècle a été celui du nationalisme arabe à ambition laïque ou au moins laïcisante avec le nassérisme et les baathismes syrien et irakien, force est de constater aujourd'hui l'émergence d'un islamisme persan, parallèlement à l'échec de ces nationalismes et des pays arabes face à l'inertie ou à la complicité de l'Amérique, soutien inconditionnel d' Israël. C'est déjà une période historique que l'on peut examiner avec recul, ce qui n'est pas le cas de ce qui se déroule sous nos yeux depuis les bombardements et le pilonnage israéliens au Liban. Ce présent relève de l'histoire immédiate que l'on doit examiner avec circonspection, notamment depuis les bouleversements dans le monde soviétique et les pays de l'Est.
La chute du mur de Berlin et la fin de l'Union soviétique ont laissé le champ libre au gouvernement américain pour sa politique moyen-orientale, ce qui était une nouvelle opportunité pour régler les questions de fond du Moyen-Orient. Ni la conférence de Madrid ni les initiatives successives mais biaisées des Américains en ce qui concerne la Palestine - la feuille de route notamment - n'ont été concluantes. Cela a laissé toute latitude à Israël de réduire à néant les accords d'Oslo qui leur étaient malgré tout plus favorables qu'aux Palestiniens et de contraindre ces derniers à la deuxième Intifada, puis d'écarter toute instauration d'une Palestine viable en n'y laissant survivre que des Bantoustans, et enfin de construire un long mur de séparation entre ces deux entités, symbolique de leurs visées conscientes et inconscientes.
Nous en sommes là au moment où se réunit le groupe des 8 à Saint Petersbourg le 15 juillet dernier, marquant sans doute le retour de la Russie sur la scène des grands, ce qui pourrait être à terme le commencement d'une autre guerre froide. L'agenda de cette rencontre est bouleversé par les attaques violentes d'Israël le 12 juillet au sud Liban, sur l'aéroport de Beyrouth et sur l'ensemble du territoire libanais. Les bombardements israéliens (avec des bombes à phosphore et des bombes dites intelligentes) frappent impitoyablement les populations civiles libanaises dans une guerre que l'Etat d'Israël veut faire au Hezbollah libanais, considéré par eux et par les Américains comme un parti terroriste, allié à la Syrie et à l'Iran, alors que les Européens évitent cette désignation et reconnaissent que les membres du Hezbollah sont des résistants.
On peut imaginer, réunis autour de la table ovale, Blair disant à Bush : " Il y a des femmes, des vieillards et des enfants dans le sud Liban qui y vivaient malgré les conditions difficiles des dernières années et qui avaient repris confiance depuis le retrait israélien. " et Bush de lui chuchoter en retour - les caméras de la télévision nous l'ont montré alors qu'il croyait les micros éteints - : " J'ai besoin qu'Israël intervienne et brise le Hezbollah, montre aux Iraniens avec leur projet nucléaire ce dont nous sommes capables, il faut que la Syrie fasse pression sur ces terroristes libanais pour que leur milice désarme et intègre l'armée nationale libanaise , sinon I am a fool ! " .
Une fois de plus le Liban est brutalement visé. Qu'en est-il sur la scène libanaise des imbrications régionales et des enjeux internationaux ?

Si l'on reprend à nouveau la loi des trois niveaux, que peut-on constater ?
Sur le plan interne, il y a au Liban deux regroupements majeurs en matière politique : celui qui s'est constitué autour de la " révolution du cèdre " après l'assassinat de Rafic Hariri, comprenant les partis chrétiens, sunnites et druzes, attachés les uns et les autres à des valeurs démocratiques, et celui constitué par le mouvement chiite représenté par les partis Amal et Hezbollah qui trouvent leur cohérence dans l'observance des valeurs chiites. Le premier a des soutiens occidentaux et arabes, le second principalement iranien et syrien. Tant sur le plan interne que régional et international, il y a une oscillation des influences en faveur soit de la consolidation de l'unité nationale, soit de l'implosion du Liban et de sa cantonalisation. L'attaque militaire israélienne dès le 12 juillet aurait pu accentuer la fragmentation du Liban, mais elle semble jusqu'à présent avoir produit le résultat contraire : un renforcement du soutien des Libanais au Hezbollah et à l'unité libanaise. La guerre aura-t-elle réussi jusqu'à présent à souder davantage les Libanais entre eux que les tentatives de dialogue national ? A l'issue de cette nouvelle tragédie libanaise, il faudra envisager sérieusement la participation réelle au pouvoir de la communauté chiite représentée par ses diverses composantes dont le Hezbollah.
Dans une perspective historique, on peut rappeler ici les étapes constitutives du système pluriel libanais : l'entente druzo-chrétienne a fondé la coexistence au Mont-Liban jusqu'au début du XX è siècle, puis le pacte national de 1943 a scellé l'entente entre chrétiens et musulmans sunnites pour le partage du pouvoir au moment de l'indépendance du pays, en 1943 à la fin du mandat français. Assistera-t-on dans les temps à venir à un nouvel accord qui devrait intégrer à part entière la communauté chiite au destin national libanais ? Son chef politique, avec son charisme et sa modération, renforcé par son action d'hier et d'aujourd'hui, ne cesse de donner des preuves de son attachement à l'entité libanaise. Il a écarté la perspective d'instauration d'un Etat islamique au Liban même s'il reconnaît le soutien financier de l'Iran à son mouvement. De même qu'en 1943, les chrétiens avaient accepté de ne plus recourir à la protection française tandis que les musulmans sunnites renonçaient à rejoindre dans un projet unitaire les nationalistes arabes, on pourrait envisager aujourd'hui que les deux regroupements politiques majeurs au Liban atténuent leur recours aux soutiens extérieurs et s'entendent pour une nouvelle alliance nationale. Cela pose la question d'un nouveau pacte national et du désarmement politique de la milice du Hezbollah. Selon les déclarations de l'un de ses députés au parlement, Hassan Fadallah, les conditions d'acceptation de ce désarmement seraient la libération des fermes de Chebaa, la libération des prisonniers détenus par Israël et la fin des agressions israéliennes. ( voir l'Orient-Le Jour du 29 juillet 2006, " Le Hezbollah prêt à étudier toute proposition mais après la fin des agressions ").Ce serait une sortie optimale de crise pour le Liban, les autres scénarios de règlement étant irréalistes si l'on est attaché aux valeurs plurielles et à l'équilibre des forces. En contre partie d'un règlement équitable pour le Liban, Israël aura assis une meilleure sécurité sur sa frontière nord que si ce pays persiste à vouloir écraser le Hezbollah et massacrer les chiites, créant ainsi pour des générations des résistants soudés par l'extrémisme du malheur.
Sur le plan régional, l'absence de règlement de la question palestinienne permet à l'Iran chiite, après les échecs successifs des gouvernements arabes, de devenir le champion de cette cause juste, défiant ainsi tout à la fois les Arabes et les sunnites. Si le XX è siècle a été celui du nationalisme arabe sunnite et de son échec patent, le XXI è siècle s'annonce actuellement comme celui du chiisme et des Persans. Il faut noter ici que l'Empire ottoman sunnite, puis la Renaissance arabe ou Nahda et les mouvements nationalistes arabes étaient tournés vers la modernité occidentale et les systèmes politiques occidentaux. La branche chiite de l'islam a sa cohérence propre : à la persécution subie durant des siècles, les chiites ont opposé de tout temps une résistance que renforçait leur capacité à vivre et à intégrer le martyr dans leur conception du monde. Ceux-ci défendent leur propre vision du politique et de l'organisation sociale et s'y attachent avec un autre rapport au temps. L'Iran s'est saisie du flambeau de la cause palestinienne et se dresse aussi bien face aux sunnites, avec lesquels ils pourraient un jour s'entre déchirer, que face aux occidentaux, en menaçant ces dernier de vagues d'attentats meurtriers ! Il est à noter ici que le renforcement du chiisme iranien s'est doublé de la capacité de l'Iran de produire du nucléaire militaire. Ceci a fait monter la tension d'un cran supplémentaire auprès des Israéliens et des Américains, et qui se traduit depuis deux ans par des menaces et des pressions sur l'Iran, sommé de renoncer au nucléaire militaire. Ni le chantage américain et israélien à la guerre, ni les tentatives diplomatiques européennes n'ont jusqu'à présent infléchi l'Iran. Les acteurs se testent en faisant monter la pression régionale et c'est au Liban que se joue une partie de bras de fer depuis la résolution 1559 et l'assassinat de Rafic Hariri. D'une part, l'Amérique et la France ont soutenu les partisans du président assassiné et de la révolution du cèdre et pensé pouvoir utiliser le levier libanais pour entamer la détermination iranienne à travers le désarmement de la milice du Hezbollah. D'autre part, l'Iran et la Syrie ont renforcé leur soutien à ce parti et à sa milice. Une partie serrée d'influence s'est donc amorcée dès le début de l'enquête de l'ONU sur les auteurs de l'assassinat du milliardaire et homme politique libanais.
La Syrie, gouvernée depuis près de quarante ans par les Alaouites, une secte issue du chiisme, est suspectée d'abriter le terrorisme après avoir été courtisée par les Occidentaux, d'être un " Etat voyou " selon la terminologie américaine et se trouve pour le moins écartée du jeu occidental. Poussée à quitter le Liban après y avoir été installée avec l'aval des grandes puissances entre 1976 et 2004, elle trouve dans le giron iranien des appuis qui doublent ceux de l'Arabie saoudite. La possibilité de concrétisation d'un nucléaire militaire iranien alarme sur le plan régional les Israéliens qui sont jusqu'à présent les seuls à détenir le feu nucléaire., mais aussi les Américains qui ne veulent pas de contestataires de leur puissance régionale, mise à mal par les attentats du 11 septembre et par leur enlisement dans la guerre irakienne !

Sur le plan international : Après l'accession au pouvoir du président Bush, la nouvelle équipe marque , dans un premier temps, son désintérêt pour le Moyen-Orient, prenant ses distances avec la politique volontariste du président Clinton jusqu'à la dernière minute. Mais depuis le 11 septembre 2001, le Moyen-Orient est redevenu un enjeu central, comme s'il fallait ce terrible événement pour légitimer la mise en place d'une politique moyen-orientale occulte. La guerre contre le terrorisme d'abord en Afghanistan s'est doublée d'une invasion de l'Irak avec des prétextes et des mensonges qui ont été élucidés très rapidement. Le désaccord avec l'Europe et le reste du monde n'a eu aucun effet sur la politique américaine qui agit désormais d'une manière unilatérale. En raison de cet unilatéralisme, des liens particuliers et étroits avec l'État d'Israël qu'un lobby juif puissant veille à maintenir et à consolider, et de l'échec depuis 2003 de la guerre en Irak, les Américains ont probablement laissé passer l'occasion de pacifier le Moyen-Orient et de préserver ainsi dans le moyen terme et peut-être le long terme leurs intérêts géopolitiques, économiques et géostratégiques. L'échec du projet du Grand Moyen-Orient avec l'instauration de démocraties de type occidental semblent bien montrer le côté irréaliste de la politique américaine. Les néo-conservateurs ont voulu plaquer de l'extérieur des modèles politiques occidentaux sur des structures politiques et religieuses totalement différentes, celles de l'islam sunnite et chiite. L'introduction dans le jeu régional de l'Iran chiite face à la Turquie sunnite caractérise les dernières années du XX è et ce début de siècle. Les raisons à peine cachées de cette politique américaine, c'est la tentative de contrôler les sources pétrolières, de l'Asie centrale au golfe arabo-persique, et d'écarter toute prétention régionale de l'Iran, après l'échec du monde arabe à jouer un rôle régional de premier plan, avec la Turquie et Israël comme alliés traditionnels de l'Amérique. Ainsi que l'Angleterre et la France dans un passé récent et leur politique à courte vue, l'Amérique veut préserver ses intérêts à court et moyen terme. Elle colmate les situations et refuse de traiter les problèmes quant au fond, provoquant ainsi la montée des extrémismes et des fondamentalismes.
La question du nucléaire militaire iranien est venu accentuer les peurs d'Israël pour sa sécurité après les surenchères du président iranien Ahmadinejad et les craintes américaines d'un déséquilibre régional mettant en danger les intérêts géostratégiques occidentaux et le cordon pétrolier qu'ils veulent sécuriser pour garder la haute main sur les approvisionnements pétroliers de l'Europe, du Japon et de la Chine. Jusqu'à une date récente, la Russie de Poutine a gardé un profil relativement bas et n'a pas trop contesté la politique américaine, mais aujourd'hui elle semble revenir sur la scène internationale, renforcée par sa capacité gazière et pétrolière et les bénéfices qu'elle en tire pour son développement . Dans le jeu régional, l'Amérique s'appuie sur Israël, les pays arabes conservateurs sauf la Syrie et favorise un axe Le Caire/Ryad/ Amman en tentant d'attirer dans ce camp Beyrouth après la résolution 1559 de l'ONU et l'assassinat de Rafic Hariri, ce qui jusqu'à présent a divisé le pays entre les partisans de la révolution du Cèdre et ceux du Hezbollah. Les Américains ont donc décidé de combattre l'axe Téhéran/Damas/ Sud Liban qu'ils estiment dangereux pour la sécurité d'Israël ainsi que pour leurs intérêts essentiels, notamment en Irak où l'Iran joue la déstabilisation américaine et l'échec de sa politique en activant ses réseaux chiites pro-iraniens. Depuis novembre 2004, date de la résolution 1559 et ses conséquences au Liban, avec les enquêtes sur les origines de l'assassinat de Rafic Hariri et le départ des forces militaires syriennes (sans pour autant que la Syrie perde au Liban ses réseaux d'influence ), les tentatives de désarmer la milice du Hezbollah n'ont pas abouti, tout comme ont échoué les négociations de l'Union européenne avec l'Iran pour régler la question du nucléaire iranien. Aux pressions pour porter cette question aux Nations-Unies semble avoir répondu l'activation des mouvements de résistance palestinien et libanais, et il n'a fallu que les premiers prétextes pour qu'Israël bombarde Gaza et le Liban mettant en application un plan probablement préparé à l'avance en accord avec le gouvernement américain, après celui d'attaques aériennes contre des sites iraniens élaboré en 2005 et semble-t-il abandonné pour l'instant. A l'unilatéralisme américain s'ajoute semble-t-il une mauvaise connaissance des dossiers et le traitement des problèmes davantage par la force que par la diplomatie. Le monde occidental risque de se heurter à une résistance de guérilla chiite bien plus structurée et cohérente que l'action militaire des pays arabes qui a été à chaque fois anéantie. S'il ne se résout pas à traiter les problèmes par la négociation, il est à parier que l'Occident payera très cher le prix de la nouvelle domination moyen-orientale, plongeant cette région encore durablement dans la guerre et le malheur et risquant de provoquer un conflit mondial.

Le Liban est une fois de plus l'épicentre de la tourmente, le centre des affrontements des forces régionales et internationales et le lieu symbolique des formes politiques de regroupement pluriel. Veut-on une fois de plus casser ce modèle de pluralisme - qui finit par désespérer ses partisans même face à la violence des secousses pour l'invalider et aux compromissions qu'ils ont du accepter - et favoriser une cantonalisation, qui n'est autre qu'un repli sur des identités homogènes ? Israël dont l'existence depuis 1948 a bouleversé tous les équilibres du Moyen-Orient a tendance à se vouloir non seulement un État juif mais un État séparé, et son modèle est à l'opposé de celui du Liban, mais aussi de celui de nombre de pays arabes hérité de l'Empire ottoman. Depuis Ben Gourion et Moshé Dayan Israël voudrait favoriser la constitution d'États homogènes ( chrétien, druze, chiite, etc…) sans être jamais parvenu à ses fins. Il ne faut pas oublier non plus un autre fantasme israélo-américain : cantonner les Palestiniens à la Jordanie.
Contrairement à ce que l'on pouvait craindre, l'action militaire actuelle au Liban a une fois de plus montré l'attachement des Libanais à leur modèle pluri-communautaire et l'a jusqu'à présent renforcé. La France et l'Europe, avec leurs moyens, tentent de faire ce qu'ils peuvent pour soutenir ce pays dans l'adversité et le sauver de l'éclatement. Jusqu'à quel point l'Europe et notamment la France qui a des liens traditionnels avec le Liban légitimant sa préoccupation particulière et son action, ont-ils l'oreille de l'Amérique ? C'est ce que les temps à venir nous montreront.
Les Etats-Unis et Israël vont-ils enfin comprendre qu'on ne peut pas tout régler par la guerre et imposer une hégémonie qui engendre l'extrémisme politique et ne procure guère de sécurité à Israël ? La négociation s'impose avec tous les acteurs actuels du Moyen-Orient, de l'Iran au Hezbollah en passant par la Syrie. Face au monde chiite, qui a sa revanche à prendre sur l'histoire et qui se renforce du martyr qu'on lui fait subir, les Etats-Unis vont-ils tomber dans le piège de la méconnaissance des autres et de leur culture ? Vont-ils être aveuglés par leurs propres croyances religieuses - celles des fondamentalistes américains -, mauvaises conseillères en matière de rationalité politique, puisque le fondamentalisme protestant vient exacerber le fondamentalisme juif et musulman ? Si c'était le cas, ils se trouveraient confrontés à une cohérence redoutable du chiisme politique et religieux qui tire sa force de sa capacité à accepter la mort et le sacrifice et qui estime avoir le temps pour lui. Ce n'est pas le cas des pays occidentaux qui veulent faire la guerre avec " zéro mort " !
Après ceux de 1996, les nouveaux massacres d'enfants, de femmes et de populations civiles intervenus à Cana, n'ont pas réussi à arrêter la guerre au delà d' un arrêt des combats de quarante huit heures ! Est-ce vraiment cynique de constater que depuis 1914, il n'y a plus de protection réelle des populations civiles malgré les conventions internationales, celle de Genève en particulier ? Les horreurs des guerres du XX è siècle en Europe ont été telles que l'on sait maintenant à quel point les gouvernants sont insensibles aux pressions humanitaires- même s'ils protestent diplomatiquement à grands cris- quand une action militaire servant leurs intérêts est en cours. Ils ont l'art de gagner du temps et d'user ceux qu'ils veulent réduire. L'endurcissement du cœur humain, pour reprendre une expression d'Erich Fromm est à la mesure de la barbarie qu'il engendre. Nous savons aussi depuis 1914 et surtout depuis 1939 à quel point la propagande et la manipulation de l'information sont devenues monnaie courante. Il n'est donc pas étonnant d'avoir été et d'être les témoins de ces pratiques au Moyen-Orient dans la succession des guerres qui s'y sont produites depuis 1948 jusqu'à la guerre actuelle au Liban. Pour ne prendre qu'un exemple, on qualifie ceux qu'on veut diaboliser le terme de terroriste et on dédouane le terrorisme d'État quand il est flagrant.
Faut-il en arriver à ce degré d'inhumanité et d'absurde pour se rendre compte que la force et la domination poussés à l'extrême rejaillissent à un moment ou à un autre sur ceux qui les avaient aveuglement exercées ? Sommes-nous à un tournant de l'histoire où l'hyperpuissance américaine pour reprendre le terme d'Hubert Védrine sera de nouveau capable de réviser ses positions, en encourageant ses partenaires israéliens à en faire autant pour que la négociation, le droit international et la diplomatie l'emportent sur la guerre et que des solutions justes aux problèmes du Moyen-Orient interviennent enfin ? C'est peut-être utopique, mais c'est peut-être aussi la carte de la dernière chance pour l'Amérique, pour Israël si ce pays veut vraiment obtenir la sécurité et l'intégration dans la région, sans quoi un nouveau cycle de violences planera à l'horizon du Moyen-Orient du XXI è siècle, provoquant des recompositions dramatiques et des séismes économico-politiques dont aucun pays ne sortira intact.

Le 7 août 2006
Gérard D. Khoury
Historien
Chercheur associé à l'IREMAM
Aix en Provence


Ce dont nous sommes témoins aujourd'hui, c'est de l'écrasement d'un peuple par les moyens de la technologie moderne. Ils sont utilisés pour le châtier d'une politique dont il n'est pas le responsable.
Les souffrances que subit le Liban sont aussi notre souffrance.
Nous sommes dans l'attente de mesures auxquelles nous pourrions nous associer qui viendraient rapidement soulager le malheur des Libanais.
10 août 2006

Parmi les premiers signataires :
Chritiane Abou Adal, Gabriel Abou Adal, Sarah Alexandrakis, Claudie Amado, André Ancesthi, Jean Paul Anfles, Paule Angles , Huguette Astier, Geneviève Ayasse, Jean Ayasse, Christiane Audi, Frédérique Banzet, Maurice Barjavel, Josette Barjavel, Gilbert Barrillon, François Bayle, Catherine Béja, Claudine Béja, Jacqueline M. Benoist, Janine Béquié, Jacques Béquié, Jean-Michel Béquié, Anita Béquié, Jean -Pierre Biondi, Marie-Claire Boons, André Bourgey, Chantal Bourgey, Antoine Bres, Pierre Buffet, Nicole Burger, François Burger, Philippe Cardinal, Guy Catusse, Guillaume Chabert, Marie Jeanne Champaud, Jacques Champaud, Jean Chesneaux, William Christie, Henry-Claude Cousseau, Boris Cyrulnik, Jean-François Cullasfroz, Gérard Doumet Khoury, Sylvie Denoix, Annick Desandre, Eric Desandre Navarre, Andrée Duby, René Evain, Simone Evain, Thierry Fabre, Nicole Gally,Arlette Georges Xavier Girard, Florine Irghi, Philippe Jaccottet, Laetitia Marie Jamet, Arlene D. Khoury, Marielle D. Khoury, Jean Lacouture, Paula Laleuf, Daniel Lançon, Henri Leclerc, Yves Lemière, Claire Lohner, Sophie Martin, Simone Mondain, Hélène Monsacré, Patrick Nicole, Fabienne Niel, André Nouschi, Nadine Picaudou, Christiane Poli, Robert Poli, Ariane Poulantzas, Myra Prince, Camille Proal, Olivier Proal, François Rappard, Brigitte Raymond-Montignon, Arnaud Rey, Annie Roland, Geneviève Roland, Jacques Roland, Georgette Sauzade, Eliette Séméria, Jean-Claude Simoens, Roger Trefeu, Eliane Tricolo, Max Vialis, Aimée Vialis, Claude Zeltner, Bernard Zeltner.

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La guerre du Liban

De 1975 à 1990, le Liban,
dont le système politique repose
sur un fragile équilibre intercommunautaire, est le terrain d’une guerre aux visages multiples, dont les enjeux sont aussi bien libanais que régionaux et internationaux.

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On ne croit plus aux miracles à Qana... Qana, lieu du premier miracle du Christ ; Qana, lieu du dernier haut-fait de l'armée israélienne le 18 avril 1996 : le massacre de 100 civils, principalement vieillards, femmes et enfants réfugiés dans un site de la FINUL (Force Intérimaire des Nations-Unies au Liban). Qana, symbole des douleurs des Libanais, de la tragédie du Proche-Orient : 50 ans de massacres, de malheurs, de destructions. Jusqu'à quand ? Récit d'une visite, par Lucie Heymann.
Près de deux mille ans après ses célèbres noces, Qana est loin de ressembler à un tableau de Véronèse : situé dans une région très pauvre du Sud-Liban, au coeur de terres arides et cependant ô combien convoitées, cet illustre village déçoit d'emblée. L'ensemble n'est qu'une succession de bâtisses informes en béton nu, dont la construction semble s'être arrêtée il y a des années. Seul édifice récent, un petit cimetière au "beau" milieu de la ville : les tombeaux, identiques, en marbre sombre, nous tendent des portraits. Ces clichés, aux couleurs blanchies par le soleil, pourraient sortir tout droit d'un vieil album. Il n'en est rien : c'est dans ce lieu, dont seul le nom pourrait encore faire rêver, qu'en avril 1996 un bombardement israélien faisait 107 morts et des centaines de blessés, tous civils.
Les victimes reposent là, à côté du lieu de leur supplice transformé en véritable sanctuaire. Il faut s'approcher de la sépulture du centre pour comprendre la signification de chacun des objets qui y ont été déposés : un cèdre fictif, dont les branches figurent des corps enveloppés dans des linceuls, un obus évidé qui sert de vase à quelques fleurs de tissu, des éclats de métal fondu. Aux murs, des photos qui bien qu'abîmées restent insoutenables : des casques bleus tenant dans leurs bras de petits corps sanguinolents, des cadavres désossés, des amas de chair dont on ne saurait déterminer la provenance. On ressort du cimetière incrédule, gêné par cet inhabituel spectacle de mort.


La zone est contrôlée par l'ONU, et le village de Qana abrite un camp de la FINUL occupé par des casques bleus fidjiens. Leur camp actuel jouxte le petit cimetière, et nous sommes cordialement invités à faire la visite des lieux. Un libanais d'une quarantaine d'années nous sert de guide, et se présente avec ces mots : "je suis un survivant du massacre". Nous déambulons au milieu des baraquements, des tranchées et des ambulances : le camp sert de dispensaire pour les parages. On est étonné par l'exiguïté de la position, à peine plus grande qu'un terrain de football, ce qui correspond mal dans notre imaginaire occidental à l'idée qu'on peut se faire d'un camp pour réfugiés... Mais le camp de la FINUL ne l'a en fait jamais été, et c'est par nécessité qu'il a dû accueillir les 800 civils d'avril 1996 : des constructions en dur avait dues être aménagées tant bien que mal, et on imagine aisément l'entassement qui devait y régner.

"On pense qu'il n'y a eu qu'un massacre à Qana, ce qui est faux." commence notre guide en s'arrêtant devant une tranchée profonde bordée de sacs de sable. "Il y en a eu deux. L'un s'est produit ici, et 55 personnes y ont trouvé la mort. Le bâtiment a été rasé parce qu'il se trouvait au milieu du camp et que les odeurs, même après quelques jours, demeuraient insupportables. Une autre bâtisse a été touchée, à côté de là où se trouve maintenant le cimetière, et celle-là a été laissée telle quelle, mais hors du camp, pour que les gens puissent venir s'y recueillir." Il nous emmène à l'extrémité du cantonnement d'où on aperçoit ladite bâtisse. Il s'arrête, soupire : "Le 12 avril, les habitants de Qana et de trois autres villages voisins ont commencé à affluer chez nous à cause de l'intensification des tirs d'artillerie. Cette population civile, essentiellement des femmes et des enfants, bien que très nombreuse, s'est mise à vivre à peu près normalement. Les femmes cuisinaient et les enfants jouaient au football dans les allées. Le sureffectif était difficile à gérer, mais le moral était bon, d'autant que les tirs passaient au dessus de nous sans jamais nous atteindre, et que le camp avait déjà été un refuge très sûr lors d'attaques israéliennes similaires en 1993. " "Ils étaient installés depuis 7 jours lorsque le bombardement a eu lieu. Il s'agissait bien de tirs d'artillerie, même si les gens ont cru sur le moment qu'il s'agissait de salves tirées depuis des hélicoptères. Des obus à fragmentation ont commencé à s'abattre sur les deux abris : un ou deux tirs auraient pu être des erreurs, mais l'une des maisons a reçu pas moins de 35 obus en l'espace d'une vingtaine de minutes ! " L'homme se tait et lève son index pour nous demander de tendre l'oreille. Au loin, des échos de tirs viennent appuyer ses derniers mots. Un sourire las apparaît sur son visage : "Ils recommencent !" "J'ai moi-même été blessé" glisse t-il en effleurant du pouce le bas de sa chemise, suivant la cicatrice qu'elle cache. "Les gens qui ont survécu à ça ne peuvent plus vivre normalement. Certains sont même incapables de manger de la viande... En 16 ans de collaboration avec l'ONU, c'est la chose la plus effroyable qu'il m'est été donné de voir. Mais j'écris un livre sur le sujet, je crois que cela peut m'aider."

Nous approchons de la bâtisse conservée : juste à côté, une autre maison, intacte, donne une double idée de la force de l'attaque mais aussi de son implacable précision. Des murs, il ne reste que la base en béton sur une cinquantaine de centimètres de hauteur, la maison semble avoir été décapitée. Le sol est uniformément noir. En fixant son regard sur cet amas de cendres, on découvre des formes : des boîtes de conserve, des effets personnels, cette chaussure autrefois portée par une femme et qui colle maintenant littéralement à la terre, le talon fondu. Je repense aux dernières paroles de notre guide, à ces histoires qui prennent vie dans nos esprits par l'horreur de la mort qu'elles contiennent. Celle des 22 membres d'une même famille, dont 3 seulement sont sortis vivants de cet enfer. Celle d'un groupe réfugié sous des couvertures, et protégé par les corps des autres occupants. Et tous ces autres chiffres encore, ces bilans, ces enfants morts avant d'avoir neuf ans, ce nouveau-né décapité à quatorze jours seulement. Sur les tombeaux du cimetière de Qana, les portraits décolorés des défunts me regardent à présent, et je me fais la promesse de ne pas oublier. Après une telle visite, comment pourrait-on ?
Qana est un lieu de mémoire important.
Le fléau qui s'est abattu sur lui, dans l'indifférence la plus générale, et ce il y a si peu de temps, nous confronte directement à ce qu'il existe de plus terrible pour des événements tels que celui-ci : l'oubli. Et pourtant le calvaire de Qana soulève les questions élémentaires que nous devrions nous poser quant à notre implication internationale réelle, au delà de notre engagement illusoire aux Nations Unies. Il s'agit d'un massacre volontaire de civils ayant pourtant cherché la protection de la force d'interposition internationale présente sur place. Ce massacre a été perpétré en utilisant des armes volontairement meurtrières et mutilantes, interdites par la plupart des pays développés. Les autorités israéliennes ont elles-mêmes reconnues qu'il s'agissait d'une action préméditée dans le cadre de l'opération militaire au sud Liban, les "Raisins de la Colère". Ces aveux, où aucune forme de regret n'est exprimée, ajoutés au rapport accablant de l'ONU pour Tsahal, n'ont nullement ébranlé la conscience de la communauté internationale. Qui est donc Israël pour s'indigner du terrorisme aveugle qui frappe sa population, alors qu'il assassine de manière organisée des femmes et des enfants ? Le terrorisme d'un État est-il moins atroce que celui d'un groupe de fanatiques ? Nous nous indignons à raison de la passivité du gouvernement algérien, sans doute satisfait du climat de terreur qui règne au sein de son pays et qui permet l'installation d'un pouvoir dictatorial sans qu'aucune contestation ne puisse l'empêcher. La notion de meurtre, ou de complicité de meurtre s'évaporerait-elle avec l'implication de L'Etat dans le crime ? C'est bien la triste conclusion que nous offre Qana. L'échec en cours du processus de paix dans la région, voulu par un gouvernement israélien suffisamment puissant pour rejeter les critiques qui se font pourtant vives à son égard, est celui plus criant encore de l'ONU. Il y a un an, des enfants mouraient dans les bras de ceux que NOUS -les citoyens du monde par l'intermédiaire des Nations Unies- avions désigné pour les protéger. Jamais l'ONU n'avait été rempart plus chimérique et jamais l'oubli n'avait autant caché la honte de notre impuissance.

Lucie Heymann - Liban

Depuis le retrait du Liban, le Hezbollah a multiplié ses réseaux au sein de la société israélienne
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On les disait terroristes sous l'occupation du Liban-Sud .

Un livre de Josée Lambert
Le Liban-Sud se remet difficilement des blessures infligées par une occupation de 22 ans, de 1978 à 2000, qui a causé des milliers de morts et plus encore de déportations. Photographe et militante, Josée Lambert connaît bien cette région du monde qu'elle a fréquentée pour la dernière fois juste après le retrait des forces israéliennes. De cette visite, elle a rapporté une courte pièce de théâtre, un témoignage et des photographies consacrées au rôle du centre de détention de Khiam où plus de 2000 personnes, enfermées sans inculpation ni procès, ont survécu au mépris des droits humains les plus élémentaires. Livre trilingue (français, anglais, arabe), On les disait terroristes porte un éclairage intéressant sur le Moyen-Orient à travers le destin de gens ordinaires, marqués par cette tragédie. Éd. Sémaphore, 2004, 184 pages.


Israël , Etat assassin
L’assassinat du chef du mouvement palestinien Hamas dans les territoires occupés Abdelaziz al-Rantissi, samedi soir lors d’un raid aérien israélien dans la ville de Gaza, s’ajoute à une série d’assassinats perpétrés par Israël et qui ont coûté la vie depuis 1973 à des personnalités palestiniennes.

13 avril 1973 : deux ans jour pour jour avant le début de la guerre du Liban, un commando israélien débarque de nuit à Beyrouth et assassine trois des principaux dirigeants de l’OLP : Kamal Adouane, responsable des territoires occupés, le poète Kamal Nasser, porte-parole officiel de la centrale palestinienne, et Youssef Al-Najjar.
22 janvier 1979 : Aboul Hassan (Ali Hassan Salameh), chef du département des “opérations spéciales” du Fatah, principale composante de l’OLP, est tué par les Israéliens à Beyrouth dans l’explosion de sa voiture. - 9 octobre 1981 : Majed Abou Charar, responsable de l’information de l’OLP, est assassiné dans sa chambre d’hôtel à Rome (Italie).
16 avril 1988 : Assassinat à Tunis par un commando israélien d’Abou Jihad, chef de la branche militaire du Fatah, l’un des plus proches collaborateurs de Yasser Arafat. Il s’agit du deuxième forfait perpétré en Tunisie depuis le bombardement meurtrier du quartier général de Yasser Arafat, au sud de Tunis, en octobre 1985, qui a fait plus de 70 morts.
8 juin 1992 : L’assassinat à Paris d’Atef Bseiso, responsable des services de sécurité de l’OLP, est attribué par l’OLP aux services de renseignement israéliens.
5 janv 1996 : Attentat au téléphone piégé contre , Yehya Ayache, alors dans la bande de Gaza. 27 août 2001 : Abou Ali Moustapha, élu en juillet 2000 secrétaire général du FPLP en remplacement de George Habache, est éliminé en Cisjordanie lors d’un raid d’hélicoptères israéliens contre son bureau à Ramallah. 21 août 2003 : Ismaïl Abou Chanab, l’un des principaux dirigeants politiques du Hamas, dont il est l’un des con-fondateurs, est tué par des missiles israéliens tirés contre sa voiture à Gaza. Deux de ses gardes du corps sont également tués.
22 mars 2004 : Cheikh Ahmad Yassine, le fondateur et chef spirituel du mouvement, est tué dans un raid d’hélicoptères alors qu’il sortait d’une mosquée à Gaza. Sept autres personnes sont tués et quinze blessées, parmi eux deux des trois fils du dirigeant palestinien.

D’autre part, M. Arafat a échappé à de nombreuses tentatives d’assassinat depuis son accession à la présidence de l’OLP, en 1969.

Le long de la frontière du Sud-Liban
18 Avril 1996 : Massacre à Qana ...
L'article du Palestine times de 1997
traduit en français grâce au site Aloufok

Voici le reportage du massacre de Qana qui eut lieu le 18 avril 1996. C'était sans aucun doute un acte terroriste, effectué par un État qui s'est du coup révélé être un menteur sans vergogne.
Robert Fisk révèle la Vérité et expose les mensonges. Passons enfin à Qana.
Robert Fisk fut le premier journaliste à pénétrer l'enceinte des Casques Bleus du Fidji après qu'elle fut attaquée par des obus de proximité au plus fort des bombardements israéliens du Sud Liban l'année dernière.

Au cours de sa description très détaillée et émouvante, qui fit couler les larmes de plusieurs membres du public, il raconta la scène alors qu'il entrait dans le camp. "Le sang coulait à flots depuis les portes de l'enceinte des Nations Unis, dans laquelle ces pauvres gens avaient trouvé refuge. C'était les portes de l'enfer. Alors que je pénétrai à l'intérieur, je vis une petite fille entourant de ses bras le corps d'un homme d'âge mûr, berçant le corps de droite à gauche et gémissant et pleurant sans cesse "mon père, mon père". Il y avait des bébés sans tête, des femmes sans bras. Je n'oublierai jamais ce que j'ai vu. J'ai tout décrit dans le quotidien qui m'emploie." Il raconta ensuite toute l'histoire du massacre de Qana. Le fait qu'il parlait le 18 avril, exactement un an après l'attaque d'Israël, rendit sa présentation d'autant plus poignante. "Pour nous reporters de l'époque - et pour les Nations Unis - la vérité ou autre de l'explication d'Israël - qu'ils n'avaient jamais eu l'intention d'attaquer la base Onusienne, ni les civils musulmans qu'elle protégeait - reposait sur leur affirmation qu'ils ne pouvaient pas voir où tombaient les obus. Mais les survivants, des soldats de l'ONU comme les réfugiés, ont tous témoigné avoir vu un avion israélien sans pilote capable de prendre des photos de reconnaissance, survoler le camp pendant le massacre. Et si c'était vrai, alors la conclusion était évidente : les Israéliens savaient très bien ce qu'ils faisaient." Après avoir interrogé les réfugiés et les soldats des Nations Unies, Robert Fisk entendit des rumeurs à plusieurs reprises qu'un soldat de l'ONU d'une base proche avait filmé tout à fait par hasard le bombardement de Qana ainsi que l'avion de reconnaissance israélien. Sa recherche du film mystérieux resta sans succès. On lui dit que les personnels de l'ONU avaient reçu les ordres strictes de ne pas parler de son existence à qui que ce soit. Deux jours après les funérailles communes des victimes du massacre de Qana, la sonnerie du téléphone de Fisk retentit dans son appartement de Beyrouth. Une voix anonyme lui donna une référence sur une carte et ajouta : "13h". L'audience de Fisk restait captivée par son récit émouvant, peut-être l'événement principal de la soirée, et mérite d'être reproduit mot à mot. La référence de carte indiquait un carrefour à l'extérieur de Qana. Je n'ai jamais conduit aussi vite jusqu'au Sud Liban. A 13h, dans mon rétroviseur, je vis une Jeep de l'ONU s'arrêter derrière moi. Un soldat de l'ONU en tenue de combat et portant le béret bleu s'approcha de moi, me serra la main et dit : "J'ai fait une copie de la vidéo avant que les Nations Unies ne la saisissent. On y voit l'avion. J'ai pris une décision personnelle. J'ai deux enfants en bas-âge. Du même âge que ceux que j'ai portés, morts, dans mes bras à Qana. C'est pour eux que je le fais." Et de sa chemise kaki, il sortit une cassette vidéo et la jeta sur le siège passager de ma voiture. C'était, je pense rétrospectivement, l'acte individuel et personnel le plus dramatique que j'ai jamais vu faire un soldat. Les grands pouvoirs peuvent parfois essayer de cacher des choses, mais les petites gens peuvent parfois gagner. Le film à l'état brut, sans coupures, montrait clairement la base des Nations Unies de Qana sous les bombardements avec l'avion sans pilote au-dessus. Fisk commenta la projection de la vidéo au public, montrant la trajectoire et la direction des obus qui venaient de l'extérieur. Un hélicoptère israélien était également visible au-dessus de Qana au moment de l'attaque, larguant des balises lumineuses pour éviter les missiles à tête chercheuse thermique. Qana était recouverte de fumée tandis que les obus d'artillerie tombaient du ciel. A un moment, les flammes étaient clairement visibles dans la base de l'ONU. Fisk annonça en montrant l'écran, "Ici, c'est la salle de conférence en feu. Il y a environ 50 personnes qui sont en train d'être brûlées vives en ce moment. Cette fumée, continua-t-il, montrant une autre section proche sur l'écran, provient en fait de la crémation de ces gens alors que les murs prennent feu." Le public restait immobile et silencieux comme des jurés dans un tribunal, tandis que Fisk présentait ses preuves avec la précision méticuleuse et le sang-froid d'un avocat de l'accusation démolissant de façon convaincante l'argument principal des avocats de la défense. Après que la vidéo fut arrêtée, il retourna sur le podium et finit son discours sur les phrases suivantes : "C'est ici, je crois, que le travail du journaliste doit s'arrêter et que les faits historiques doivent prendre la relève. Pour votre gentillesse ce soir, mesdames et messieurs, et pour votre gentillesse de m'avoir invité à Ottawa pour vous faire cette présentation, je vous remercie beaucoup." Un tonnerre d'applaudissement et une ovation debout s'ensuivit.

Robert Fisk, reporter vétéran du Moyen Orient, présenta une conférence le mois dernier devant un public de 350 personnes, à Ottawa au Canada, intitulée "Menaces, Mensonges et Vidéo : Être correspondent au Moyen-Orient" . Le titre aurait pu aussi bien être : "Honnêteté et Intégrité Morale : Être correspondent au Moyen-Orient". Avec un style oral pénétrant et une diction anglaise parfaite, il parla pendant 1h45, s'appuyant sur son expérience de 30 ans comme journaliste professionnel, dont 21 passés en tant que correspondent au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
Source : The Palestine Times daté de juin 1997


Khiam, prison de la honte
«Contribuer humblement à la mémoire…», disait la dédicace de Véronique Ruggirello, auteur de Khiam, prison de la honte*, lorsqu’elle m’adressa son livre à sa sortie en mars 2003.

Jusqu’ici, je n’avais pas pu aller jusqu’au bout de ce terrifiant récit, celui recueilli auprès de douze survivants de la prison de Khiam au sud du Liban qui, de 1985 à 2000, servit de bagne et de centre de torture aux alliés libanais de l’occupant israélien.
Certes, Jean Genet, dans Quatre heures à Chatila, nous avait déjà restitué l’horreur des massacres des deux camps palestiniens de Beyrouth en 1982. Mais ici ce sont les acteurs eux-mêmes qui restituent leur parcours personnel. Ainsi, Kifah, réfugiée palestinienne, numéro de détention 2232 à Khiam, avait 12 ans en septembre 1982 lorsqu’elle allait rencontrer brutalement la mort, celle des hommes fusillés devant elle à la Cité sportive, celle de cette femme enceinte éventrée dans une ruelle du camp: J’ai eu peur, mais je crois que c’est vraiment à partir de ce moment là que je n’ai plus eu peur de mourir…J’avais la force de la haine. Après çà, là où il y avait des combats je me jetais dedans. Ecrit à partir d’entretiens avec les anciens de Khiam, ce récit nous livre d’abord les racines de la résistance. La conviction de la résistance à l’occupation israélienne s’est forgée lentement dans l’humiliation et s’est ancrée sous la torture pour, finalement, s’imposer avec force. Les récits de Namaan (numéro 2198 à Khiam), Mohammad (N° 788), Afif (N° 1188), ou Degaulle (N° 7532) convergent pour nous décrire les images de guerre, leurs terreurs d’enfants, l’humiliation d’une maison détruite en représailles, la nostalgie d’une Palestine qu’ils n’ont jamais connue.
Véritable parcours de psychologie post-conflit, le récit de Véronique Ruggirello nous entraîne dans l’univers effrayant d’une prison sans existence légale, sans règles et sans échéances. Et surtout sans pénétration du CICR jusqu’à 1995. Autrement dit, un voyage au bout de l’horreur qui ne peut être restitué ici: «le nid», «le sac», «le poteau», «la souillure» ou «le pas du gardien» sont autant d’expressions qui se suffisent à elles-mêmes. Nul besoin d’en dire plus. Le vrai mérite de Khiam, prison de la honte, c’est ce patient travail d’entretiens et d’enquête, par lequel la parole est rendue à ceux qui en sont ressortis vivants. Vivants mais brisés. Et cette belle illustration du désespoir transformé en rage de survivre: De rien ils feront tout. La dérision va devenir un remède, l’humour un antidote, le chant un combat pour la liberté, et plus que tout, l’ingéniosité, une arme de survie contre l’ennui. Censés être annihilés, ils vont reconstruire une vie à l’échelle d’une cellule. Faire un film à plusieurs en assemblant des souvenirs personnels de films vus des années auparavant, récupérer dans la cour un lambeau de journal trempé pour y apprendre la chute du mur de Berlin en 1989, discuter dans le calme de philosophie ou de religion, apprendre à lire aux analphabètes, tout apprendre du métier d’un électricien ou de la science d’un médecin co-détenus, passer des heures à fabriquer une aiguille à coudre, redécouvrir après des années son visage dans un fragment de miroir, c’était en fait créer un morceau de vie dans le néant. De la libération du 24 mai 2000, retenons cette anecdote: A un jeune homme (libéré) qui ne retrouve pas sa famille, le journaliste propose son téléphone portable pour contacter quelqu’un: ‘ il a eu un mouvement de recul et m’a regardé étrangement. Il ne savait pas ce que c’était, du moins il ne pouvait pas croire qu’on puisse avoir un téléphone qu’on transporte comme cela dans un sac à main’. Avec ce récit poignant et engagé, l’auteur nous permet de comprendre un peu mieux la complexité de l’histoire contemporaine du Liban et la force du lien identitaire -une notion d’ordinaire occultée dans le Liban d’après la guerre civile- au sein de la résistance libanaise à l’occupation.
Marco Medina

Editions L’Harmattan, Collection ‘Comprendre le Moyen-Orient’, Paris, mars 2003.


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